En marge de "Jouer sur tous les tableaux" de Jean-Claude Lardot
par Chantal Colombier
Il a déjà beaucoup été dit sur l'art de Lardrot. Curieusement, il y a déjà de l'art dans le nom du peintre. Le jeu de mots ne lui déplaira pas, lui qui affectionne les calembours pour titrer ses tableaux : « Carreau-Line », « Tintina(bulle) », « La mariée prend du champ », « Car Eros est formel(Carré rose et forme elle) » et « A la Tour d'y voir clair » qui a failli remplacer « Le jour nuit »!
L'ennui, c'est que la seconde syllabe du patronyme ne joue pas le jeu, à moins qu'on ne la tire du côté de l'anglais « draw », dessiner, ce qui nous donnerait – quel bel hapax!- une fantaisie franglaise du genre « L'art-draw », signifiant bien « l'art de dessiner » dans lequel excelle le bien nommé Lardrot !
Car en matière de ligne, tracé, virtuosité graphique, Lardrot est un maître – à l'instar des grands génies classiques dont il s'est révérencieusement nourri et auxquels maintenant il pourrait se permettre de donner des leçons. D'ailleurs n'est-ce pas ce qu'il fait de ses crayons, brosses, princeaux facétieux et subtilement ironiques ?
En effet, loin de se contenter d'une remarquable maîtrise technique, l'artiste revisite, réécrit, rééclaire l'histoire de l'art à la lumière d'un regard et d'un esprit contemporain , aimablement caustique . Tout à fait postmoderne, en somme. Mais postmoderne ou pas, est-ce bien la question ? Ne s'agit-il pas plutôt de continuer à vivre tout en ayant conscience de ce que Jacques Vaché, définissant l' « Umour », appelait « l'inutilité théâtrale (et sans joie) de tout » ?
La peinture de J.C.Lardrot assume utilement cette fonction vitale et jouissive conjurant la tentation du désespoir, tout en restant désabusé, sans être dupe de la comédie :
« Si l'art devait avoir une utilité, écrit-il, ce serait celle d'un antidote au mal de vivre. Précieux remède. »
C'est pourquoi l'artiste ne se soucie pas d'être « passéiste » ni « avant-gardiste » . Les avant-gardes, d'ailleurs, passent si vite elles-mêmes dans le passé qu'elles deviennent rapidement conformistes. Comme il a été maintes fois remarqué, son œuvre est en dehors du temps , des débats oiseux et, de ce fait, transcende les conformistes d'hier, du jour et du lendemain . Et puis n'écrit-il pas avec une sage lucidité et une humble patience : « N'adopter un style qu'après avoir essayé tous les autres » ?
D'où ce « Jouer sur tous les tableaux » où le peintre donne libre cours avec un bonheur manifeste à ses merveilleuses aptitudes pour le pastiche. On ne peut, par exemple, que rester pantois devant les savoureuses « Variations Campbell » peintes selon 24 styles différents, de Michel-Ange à Pierre Soulages. Le moins qu'on puisse dire, c'est que ces boîtes-là, ce n'est pas de la merde d'artiste en conserve. Surtout si on consomme le potage avec le condiment du texte très spirituel accompagnant la série. Un écrit délicieusement acide envers certains des modèles pastichés. Succulent ! De la grande gastronomie. On en redemande de cette soupe-là ! Du rab, vite !
On reprendrait bien aussi de ces appétissantes nudités féminines « marmitées », mises en assiettes , ou servies sur table ou sous canapé , poétiquement cuisinées avec une si époustouflante sensualité et une si parfaite élégance qu'on en mangerait jusqu'à la marmite même.
On redemande encore de ces scènes malicieuses peintes à partir d'expressions figurées strictement vidées de leur sens métaphorique , scrupuleusement prises au pied de la lettre : « Pisser dans un violon » ou «Prise de tête » par laquelle un homme ( l'artiste lui-même, peut-être?) tient dans sa main sa tête coupée qui regarde la béance du col où elle devrait être ; à rapprocher de « Tête à tête » montrant deux amoureux qui s'étreignent réciproquement la tête détachée du reste du corps ; visages flottant unis dans un céleste baiser langoureux ; à la fois moment de rêve idyllique planant et vision critique du cliché romanesque à deux balles .
Osons encore un calembour minable (1), mais essentiel à notre propos : l'art drôle, Lardrot le fait. Et c'est un drôle d'homme, ce Lardrot, artiste polyvalent, plasticien, musicien, chanteur, écrivain. Autrement dit : étonnant et étrangement doué.
Car « drôle » ne renvoie pas seulement au comique, mais aussi à l'étrange, au singulier, au surprenant.
Et les mises en scènes que le peintre trame de toile en toile sont loin d'être banales. Un festival d'atmosphères et de situations insolites qui nous obligent à réinterroger à chaque fois le réel et notre propre présence au monde. C'est dire que l'on n'a pas affaire à un simple amuseur qui s'amuserait lui-même de ses plaisanteries de potache attardé. Et il ne faut pas traiter à la légère la méditation philosophique à laquelle peut nous convier, entre autres, « La vie sexuelle des chaises » ! A rapprocher de « La vie des choses (ou l'amour sur le parquet) », un petit bijou hyperréaliste d'érotisme textile entre une cravate, une culotte et un superbe soutien-gorge. Encore plus magique que la célèbre rencontre d'un parapluie et d'une machine à coudre sur... etc.
Ne pas non plus minimiser toutes ces improbables combinaisons et pyramides de corps en apesanteur, les inversions du haut et du bas, les mises en abyme, anamorphoses, paradoxes et autres non-sens qui foisonnent dans les jeux visuels de notre expert en art baroque.
On le sait, il n'y a rien de plus sérieux que le jeu et rien de moins artificiel que l'exploitation des artifices et des apparences.
« Il n'y a que les esprits légers pour ne pas juger sur les apparences. Le vrai mystère du monde est le visible, et non l'invisible », affirmait Oscar Wilde.
Propos à rapprocher de celui de Paul Valéry :
« Le plus profond en l'homme, c'est la peau. »
Ce qui veut dire que la profondeur et la surface s'identifient et que l'image est d'autant plus profonde qu'elle est illusoire et superficielle.
Raison pour laquelle on peut se demander si les faux-semblants et trompe-l'oeil de Lardrot n'auraient pas une plus grande force critique, perturbatrice, inquiétante, exploratoire ou révélatrice, bref, agitatrice de neurones, que des productions abstraites ou conceptuelles devenues monnaie courante.
Une magistrale démonstration de cette vigueur toujours renouvelée et infiniment féconde de l'art se nourrissant de lui-même, c'est-à-dire de la reprise réfléchie et non servile des œuvres du passé, nous est donnée par la toile toute récente ( 2011) intitulée « Le jour nuit » . Dans une belle analyse très détaillée, l'artiste explique comment du désir d'une copie scrupuleuse d'un Georges de La Tour ( « La découverte du corps de Saint Alexis »), il est passé à une réinterprétation originale, discrètement « iconoclaste », actualisant l'oeuvre initiale par l'insertion « sacrilège » d'un reflet de fenêtre , enrichissant ainsi notablement sa polysémie de problématiques modernes et contemporaines . Comme disait encore Paul Valéry : « C'est en copiant qu'on invente ». CQFD.
A la nuance près que l'invention n'est pas forcément spectaculaire, tape à l'oeil, mais peut consister en de fines modifications, de délicates interventions qui n'en sont pas moins bouleversantes et qui obligent le voir à devenir lui-même plus attentif, affiné, pénétrant.
Quant au choix du sujet, est-il si anodin que Lardrot ait choisi cette « mort d'Alexis » pour nous donner une splendide leçon d'histoire de l'art et de peinture ? Je ne crois pas. Il me plaît de penser que ce tableau, peint cette année, clôt , dans l'évolution de l'artiste qui « aurait aimé être peintre au XVIIèsiècle », une longue période de dialogue fervent avec ses prédécesseurs baroques et maniéristes ; ou, du moins, en constitue un point d'orgue, à défaut d'être durablement refermée comme les yeux d'Alexis ; et qu'il s'en ouvre une toute nouvelle annoncée, à titre d'échauffement préalable, par des inventions résolument néo-pop comme « La dame à la guitare » , « Bunny's bug », des hybridations stylistiques comme « Quatre femmes » . Il y a toujours de la ligne , du drawing, du tracé, mais aussi du dripping, de la découpe, des changements de facture, des explosions et des orgies de couleurs dans l'air ! Ça s'annonce fort pigmenté ! Avant ou pour empêcher qu'un « Drôle d'oiseau » nous plombe l'horizon ? ...A suivre !
Chantal Colombier
12/11/2011
(1) Ce calembour (Lardrot-L'art drôle) aurait déjà été commis par un journaliste, il y a trente ans, me dit JCL. Je l'ignorais, mais rendons à César ce qui lui revient.