Visite de l'exposition de Claudine Dumaille

à la médiathèque de La Riche, le 26 mars 2011

par Chantal Colombier

« Tu es retourné à la pêche aux murailles », écrit René Char dans J'habite une douleur.

Il semble que Claudine Dumaille , quant à elle, n'ait jamais quitté cette quête énigmatique.

 

   En effet, à l'origine, elle ne peignait que des murs, des murs gris, des murs criants de vérité, avec leurs moellons impressionnants de facture hyperréaliste ; des mètres et des mètres de murs de toutes sortes, en tous lieux, murs allemands, murs anglais, murs du monde rencontrés au cours de ses voyages. Ornés de frises, ajourés, troués, blessés, ruinés ou pleins, épais, massifs, cyclopéens, taciturnes ; les uns longeant des immensités vides, mers, déserts , les autres emprisonnant de longues rues pavées à l'infini, tout aussi désertes.

 

   Depuis d'autres thématiques sont apparues , tout particulièrement celle de la figure humaine   qui abonde dans l'exposition de La Riche . Il n'empêche que le concept de « muralité » persiste dans l'oeuvre, même s'il n'occupe plus le devant de la scène comme sujet unique , comme élément central de construction pour explorer la perspective et la profondeur .

   Cette fois, le mur est réduit au rôle de paroi où viennent se projeter des esquisses de silhouettes , des visages plus ou moins évanescents, nous renvoyant en cela à l'origine légendaire du portrait selon Pline, ce fameux geste de la fille du potier Butades de Sicyone qui, s'apercevant que la lumière d'une lanterne projette le visage de son amoureux sur un mur,   trace les contours de cette ombre portée pour garder souvenir du jeune homme qui doit partir à l'étranger.

   Mais, bien qu'ayant perdu sa fonction perspectiviste, la muraille n'en affirme pas moins sa présence forte , -comme la paroi rocheuse pour l'art rupestre-, dans le traitement matiériste de la toile qui accueille des reliefs variés, empâtements, aspérités, granulosités   au sable ou effets de plâtrage, placage, lissage à la poudre de marbre. Le tout ponctué d'infimes griffures, d'accidents minuscules qui animent discrètement les surfaces apparemment inertes et laissent imaginer que les traînées de lichens et moisissures pâles ou sombres , qui occupent des zones limitées dans la toile, n'ont pas forcément terminé leur gestation, mais poursuivent secrètement leur prolifération, rongeant imperceptiblement les formes subsistantes pour tendre à leur abstraction terminale.

 

   En toute discrétion, dis-je. Car, chez Claudine Dumaille, pas de procédés grandiloquents ni ostentatoires. Tout est dans la délicatesse, la réserve, la retenue, l'ellipse, pourvoyeuse et gardienne du mystère.

   En témoigne cette belle série blanche   , « Parenthèses », qui ouvre l'exposition de la Médiathèque. Suite récente de cinq tableaux évoquant Madeleine ( prénom réel ou allusion proustienne), la mère de l'artiste, à divers âges de sa vie, enfance, mariage, vieillesse.

L'image réelle ou rêvée du personnage se détache à peine de la blancheur qui l'environne et des nébulosités grises qui tendent à l'absorber. Outre de très légers vestiges de jaunissure qui résisteraient encore,   seuls quelques rehauts de noir intense – béances mystérieuses ouvrant sur quels abîmes ?- l'empêchent de disparaître, lui donnent quelque consistance au bord du néant ; vision paradoxale d'une condensation fragile menacée d'effacement et sauvée in extrémis par un précipité de nuit. A moins que ce ne soit l'inverse et que ces flaques de nuit et de grisaille ne compromettent la candeur du souvenir immaculé de l'enfance et de la jeunesse virginale.

Car on entre ici dans le territoire de l'inversion, comme le suggère la présence, au centre de la disposition , d'un petit portrait d'Alice Lidell, la fillette qui inspira l'Alice des romans de Lewis Carroll ; référence au miroir, au thème du double, des métamorphoses, de l'onirisme et du monde inversé. Paradigme s'il en est du désir d'intériorité , de la quête de son identité :

   « Oh ! Que je voudrais pouvoir rentrer en moi-même comme une longue vue », dit Alice.

 

   Et que trouve-t-on derrière le miroir des murs, sinon un double de soi-même ?

 

   Il n'est pas inutile de s'attarder ici sur un rapprochement du littéraire et du pictural, l'artiste, angliciste, n'hésitant pas à puiser son inspiration dans le corpus, en particulier, de la littérature anglaise.

   A mesure que l'on avance dans le récit de Lewis Carroll, les mouvements d'enfoncement et d'enfouissement font place à des mouvements latéraux de glissement de gauche à droite et de droite à gauche. C'est à force de glisser qu'on passera de l'autre côté puisqu'il n'est que le sens inverse. On assiste chez l'écrivain à un désaveu de la fausse profondeur et à la découverte que tout se passe à la frontière.

   Les séries blanches de C. Dumaille semblent procéder d'un mouvement analogue d'abandon de la perspective pour privilégier le moment de montée à la surface et de déplacement fantasmatique dans un entre-deux, à la limite du rêve et de la réalité, en ce point critique où se produit à la fois une vaporisation et une cristallisation de la vision. Et le mur qu'on peut construire et déconstruire à volonté est un symbole fécond de cette zone frontalière si étrangement ardue et captivante.

 

   Question de point de vue. Chacun trouvant ici l'écho qui lui correspond. Ainsi, devant la suite des Madeleine incrustées dans des minéralités intrusives , un ami visiteur se plaît à citer ce poème de René Char :

 

   «  Il en va de certaines femmes comme des vagues de la mer. En s'élançant de toute leur jeunesse elles franchissent un rocher trop élevé pour leur retour. Cette flaque désormais croupira là, prisonnière, belle par éclair, à cause des cristaux de sel qu'elle renferme et qui lentement se substituent à son vivant. » ( N° 173, Feuillets d'Hypnos in Fureur et Mystère, ed. Gallimard)

 

   Rencontre opportune de la peinture et de la poésie, mais aussi heureuse interactivité, tant souhaitée , de l'oeuvre et de son spectateur.

 

   C'est à la même « inspiration blanche » qu'on rattachera le triptyque shakespearien accroché dans la salle de musique et référant à l'acte V, scène 2 d'Othello. D'une part, on y retrouve un principe de composition analogue : le ventre féminin comme point central d'organisation du tableau ; celui de la mère, dans « Parenthèses », et ici, celui de Desdémone frappée à mort par son mari. D'autre part, le travail du blanc a encore gagné du terrain de sorte que c'est à peine si l'on distingue une jambe allongée. En quelques courbes à peine esquissées, le corps rejoint l'informe , s'efface et se fond dans la matière du mur, un mur lui-même évanescent, moelleux, cotonneux, nuageux...Les protagonistes ne sont plus que des mots flottant sur la toile, des mots pâles bien près de s'évanouir à leur tour :

   « That's death unnatural that kills for love » ( Desdémone) - « It's the cause » (Othello).

 

   Seule une brèche triangulaire noire tachée de rouge entaille le tableau droit comme un poignard.

Par ce triptyque, la voie de l'effacement maximal est ouverte pour de futures explorations abstraites.

 

   Cela dit, ce processus s'annonçait déjà dans trois séries antérieures installées dans l'exposition : UBUNTU, CPE et VENUS, Moins visible, certes, parce que les séries dont je parle n'utilisent pas le blanc, ou très peu, et consacrent une large part   à la figure humaine. Néanmoins on constate que de nombreux visages sont effacés, réduits à leurs simples contours. Comme le faisait la fille du potier de Sicyone, évoquée plus haut. Mais aussi « visages négatifs » comme les « mains négatives » des peintures rupestres. Au fait, la grotte n'est-elle pas un « ventre » ?

 

   Dans ces séries, qui s'apparentent par des dominantes de jaune et de vert, la suite CPE, 5 tableaux alignés, est intéressante à plus d'un titre, mais, en particulier parce qu'elle abandonne le côté intimiste du portrait de famille pour se consacrer à l'actualité collective, aux luttes sociales qui jalonnent l'histoire contemporaine. Ainsi, au milieu des silhouettes et visages en négatif, qui constitueraient comme un fond historique des combats féministes et sociaux, sont retenus, très finement dessinés au pinceau aquarelle, quelques visages de militantes , de manifestantes actuelles, d'étudiantes insurgées contre le CPE. Tel, au centre exact de la série, le profil de cette jeune fille qui focalise irrésistiblement le regard . Le tout amorcé, dans le tableau de gauche, par un hommage, à travers les profils de ses deux filles, à Clotilde Vautier, peintre rennaise de talent et combattante féministe morte tragiquement en 1968 d'un avortement raté. Redécouverte grâce à un film d'une de ses filles, Marina Otéro, sorti en octobre 2003, « Histoire d'un secret ».

Cette suite révèle non seulement une maîtrise achevée du portrait, toute en délicatesse , finesse et subtilité, mais aussi une originalité de la démarche picturale, car il n'est pas si banal de traiter avec une telle douceur un sujet habituellement associé à une certaine « violence » revendicative. Finalement, on n'a pas quitté l'approche intimiste des êtres même au sein du collectif. Pas d'effets de foules impersonnelles. Au contraire, un visage deux, trois...bien caractérisés dans leur unicité expressive, extraits de l'anonymat.

 

   Mais j'aimerais encore plus attirer l'attention sur la série magnifiquement intitulée UBUNTU , concept originaire des langues bantoues de l'Afrique australe, tout particulièrement utilisé en zulu et depuis lié à l'histoire de l'apartheid. On le traduit par  Humanité , mais son sens est plus vaste et définit le lien entre les humains. Il a joué un grand rôle, suite à l'abolition de l'apartheid, pour éviter un bain de sang, lors de la Commission Vérité et Réconciliation menée par Mgr Desmond Tutu. L'Ubuntu évoque l'ouverture et la disponibilité aux autres en vertu du fait que « Je suis ce que je suis grâce à ce que nous sommes tous »( Umuntu ngumuntu ngabantu).


   C'est cette belle notion que décline Claudine Dumaille dans une suite de 4 toiles (+1) à travers la vision d'une fillette blanche appuyée sur l'épaule de sa nourrice africaine, le tout sur fond de murs jaunes violemment troués de noir, en majeure partie sous forme de cercles bien cernés comme des impacts de balles ou de boulets. Dans l'espace fragmenté,divisé de zones à géométrie variable, carrés, rectangles , lambeaux de surfaces, planches usées, barrières de ghettos, se répètent trous noirs et globes verts pleins ou troués aussi. Même si une rime plastique ne peut se réduire à un sens unique, force est d'y lire l'idée de trous noirs entre les êtres, car , hélas, le concept admirable d' ubuntu ne fonctionne pas toujours. Ce que confirmerait l'énorme araignée noire qui appartient à la série, sans que cela s'impose vraiment , car les quatre toiles Ubuntu se suffisent à elles-mêmes, absolument.

 

   Reste à terminer sur Les séries Lunes et Incandescence qui inaugurent une nouvelle manière ou plutôt une nouvelle période, apparemment très prometteuse.

Disparition du corps humain ; extinction de l'espèce humaine, du moins comme sujet pictural. Une fillette double subsiste encore vaguement dans un diptyque, mais enfouie sous les flots nébuleux d'une queue de comète , ou gigantesque panache de fumée ?, épaisse blancheur lumineuse, qui prend en écharpe l'espace sombre peuplé de lunes noires. Dernier vestige de présence humaine, comme emportée dans un cyclone et vaporisée dans le cosmos.... Ensuite plus de traces corporelles.

Rien que des paysages lunaires de fin de monde. Espaces rocheux, charbonneux, secrètement animés de lueurs magmatiques.   En des compositions horizontales tripartites, s'affirme la qualité du travail de la matière acrylique ensablée et des contrastes lumineux. Epaisseur et légèreté, pesanteur et diaphanéité dialoguent avec intelligence.

     Le propos s'est assombri. L'artiste explique qu'elle a été inspirée par la lecture des Bienveillantes de Jonathan Littell qui l'a fort impressionnée et dont elle envisage de s'inspirer encore pour des travaux à venir.

   Le triptyque Incandescence procèdede la même inspiration et couronne superbement l'exposition, lui donnant même un supplément d'actualité, eu égard à une catastrophe récente.

Bien que non voulue à l'origine, la dissociation des trois oeuvres et leur présentation disloquée sur fond de drap maculé n'enlève rien à leur intensité, au contraire. C. Dumaille a encore amélioré sa technique et , face à ces mystérieux volcanismes, l'on est mis en présence d'un travail parfaitement réussi, ce que ne manque pas de saluer le public venu assister à la visite .

   On pourrait parler, globalement, d'un cheminement de la figuration vers l'abstraction, en passant peut-être par un « moment Turner », entre autres, mais cela n'est pas utile, car il s'agit d'un faux débat, et il n'est vraiment plus d'actualité à notre ère postmoderne ; d'autant que le « postmodernisme » devrait devenir « altermodernisme » selon les voeux d'un critique d'art. Par conséquent, ne nous encombrons pas de ces catégorisations oiseuses pour apprécier les oeuvres de Claudine Dumaille dont la démarche très cohérente promet de nouvelles explorations picturales qu'on lui souhaite passionnantes.

     Nul doute que, quel que soit le stade choisi , oeuvre au noir ou oeuvre au blanc, les raffinements de sa sensibilité conjugués aux subtilités de sa technique produiront des résultats originaux et attachants, qui cultiveront , à l'instar de L.Carroll, les paradoxes et l'alliance des contradictoires tels que ceux de la plus grande violence cachée sous la douceur extrême.

 

   « Tu n'as fait qu'augmenter le poids de ta nuit », écrivait René Char dans le poème J'habite une douleur dont une phrase ouvre ce compte rendu . Oui, et pourquoi pas, si c'est une nuit peuplée de poussières d'or et d'illuminations .

 

Chantal Colombier

mars 2011

 

Note- Après lecture de ce texte l'artiste m'écrit que ma conclusion rejoint ces vers de Victor Hugo qu'elle a souvent en tête lorsqu'elle travaille :

 

« Je voudrais bien savoir où l'on trouve une aurore

     Pour cette sombre nuit que nous avons en nous ! »

               ( Extrait de En marchant le matin, in Les quatre vents de l'esprit)