Mary-Pierre Vidal Saisset
à la médiathèque de La Riche
Le regard de Chantal Colombier sur l'exposition de Mary-Pierre Vidal Saisset à la médiathèque de La Riche, dans le cadre des expositiopns des artistes de l'Artothèque.
Samedi 10 avril 2010, de15h à17h , Mary-pierre Vidal-Saisset, sculpteur, peintre et céramiste (membre de l'Artothèque Centre-Val-de-Loire depuis 2009), commentait son exposition installée pour trois semaines (6 -30 avril) à la Médiathèque de La Riche (dans le cadre des expos organisées par l'Artothèque pour chacun de ses membres).
La verve oratoire est au rendez-vous, le propos abondant, solide, généreux, la voix ferme et forte, comme les œuvres présentées. L'auditoire, nombreux, est très attentif, manifestement conquis.
... « L'art est un outil de contestation, pas une activité de décoration », dit l'artiste devant une grande peinture sur bois couverte aux deux tiers d'une plaque de fer oxydé. Pas superflu de rappeler cette exigence critique en ces temps de liberté surveillée, d'autocensure craintive, de productions serviles et frileuses, de niaiseries divertissantes.
A travers cet adage, Mary-Pierre Vidal-Saisset évoque la période où, à Toulouse, entre 1970 et 1977, elle peignait des cheminées et des fumées d'usines pour dénoncer la pollution, et les exposait dans l'incompréhension assez générale de l'entourage, artistes et visiteurs réprobateurs face à cette trivialité.
Non, l'art n'est pas pour faire joli dans un salon. Même si le regard du XXIe siècle s'est élargi et habitué à toutes sortes de « provocations » plus ou moins originales et authentiques, il faut encore le répéter, car la sclérose du conformisme, qui fait prendre des vessies pour des lanternes, menace toujours.
Alors, est-ce pour traiter le mal par le mal que Vidal-Saisset travaille la rouille et l'érosion des matériaux ? Serait-ce un rituel d'exorcisme de cette usure mentale qui guette nos sociétés boulimiques et qu'elle combat de tous ses pinceaux, ciseaux, fers, feux, acides hautement corrosifs, pour en appeler à des sursauts de conscience roboratifs ? Pas si simpliste. L'œuvre variée cultive les ambivalences et invite aux lectures multiples. Il y a conjointement, dans tout ce travail, du cri et du silence, de la révolte et de l'apaisement, de l'angoisse et de la sérénité.
Cri de la brûlure au fer rouge sur la peau vierge du papier emprisonné sous verre. Cris des sombres « cancanières » galvanisées, attroupées dans une meute à la fois inquiétante et vaine. Cri des éléments torturés, stèles ébréchées, colonnes cassées, céramiques chiffonnées, métal écharpé, autant de « violentes déchirures » faisant que « la sculpture griffe notre espace environnant. » (Extrait du catalogue.)
Mais aussi, concomitant, le silence du recueillement devant les choses mortes ou agonisantes. Vanité des vanités... L'émotion devant la fragilité de l'éphémère – nos cyclopéennes constructions si vulnérables face au temps. Le paradoxe d'éprouver un tel sentiment de précarité dans des formes si drues, fermes, consistantes, tant solidement rivées à leur sol.
Le lien « mystique » unifiant ces contradictoires réside dans le raku et l'emploi symbolique du bol détourné du cérémonial coréen du thé.
Le raku – joie, aisance, bonheur – exalte la sensualité organique de la matière livrée aux morsures aléatoires du feu et de l'eau. Le bol, vecteur central du sens de la communion et du partage, célèbre l'unicité précieuse de chaque rencontre. Le tout selon un idéal de sobriété, dans le renoncement aux fioritures décoratives. Nous voici revenus à l'art comme contestation. Nous ne l'avions jamais quitté, mais ici, il se fait interne à l'œuvre même, comme refus du chaos, arrêt du temps qui détruit, quête de simplicité, recherche de calme, ordre et harmonie.
Importance pour cela de la disposition des volumes et des formes, jouant de leurs oppositions, cercles et rectangles, verticales et obliques, arêtes droites et brisées, courbes ouvertes et fermées... Les agencements intitulés Autel, La liberté, La fracture, Silence, La ville oubliée, visibles au premier étage, déclinent chacun des équilibres divers avec uniquement (ou presque) des alignements de stèles et de bols. L'art de composer avec leurs imperfections hasardeuses ou voulues et leur asymétrie calculée déclenche la méditation profonde sur la beauté que le temps et l'attention donnent aux matériaux, couleurs, textures, brillances ou matités.
Démarche guidée par une philosophie de vie, certes, mais sans dépendance religieuse ou ascétique particulière. Mysticisme sans dieu. Mais parlons plutôt de plaisir et de nécessité. Plaisir de souder (hérité du père), plaisir de triturer, couper, tordre, cuire, fondre ; plaisir de se mesurer à de la rudesse, du lourd, du puissant pour les dompter ; plaisir de transformer, d'épier longuement l'ouvrage de la flamme et de capter les transmutations. Nécessité de faire, nécessité d'interroger les processus, nécessité qui pousse à chercher encore et encore, dans le dépouillement toujours renouvelé des artifices et des séductions faciles, ce qui peut faire sens..., du moins, diminuer un peu les souffrances et incertitudes de notre condition et conduire sur le chemin de l'essentiel.
Il y a quelques mois, vers octobre 2009, j'avais fait l'ascension difficile et risquée de l'escalier branlant d'un des Octrois de la ville de Tours pour découvrir un malheureux bol de Sarkis contenant une goutte de pigment à l'eau de rose. Et, bien que tout à fait coutumière des œuvres conceptuelles et minimalistes, j'avais eu la désagréable impression qu'on se moquait du visiteur. En revanche, je n'hésite pas à dire que, ce samedi d'avril 2010, je ne regrette pas d'avoir monté l'escalier de la médiathèque de La Riche pour découvrir les émouvants bols à thé pensifs de M.P. Vidal-Saisset. Ceux-là m'ont fait réellement entrer dans une intense méditation esthétique sur la « vérité » en art...
Quelques mots pour finir cette visite sur les origines et l'avenir de Marie-Pierre Vidal-Saisset. Par son père, elle est Andorrane. Comme chacun sait, la principauté d'Andorre est régie par le paréage, contrat de droit féodal concédant le trône andorran à deux coprinces qui sont le chef d'Etat Français et l'évêque catalan d'Urgell. La tradition veut que, chaque année un cadeau soit offert à chacun des coprinces. Cette année, c'est Marie-Pierre Vidal-Saisset qui a été choisie pour réaliser les présents. L'œuvre destinée à L'Elysée s'intitule La condition humaine.
Un plus pour l'extension de la renommée...
Comme dit l'artiste, la valeur de Louise Bourgeois n'a été vraiment reconnue en France qu'à l'âge de 78 ans. La vie est toujours devant soi. Tous les espoirs sont permis...
Chantal Colombier
